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Voici la suite de notre passionnante interview avec Bruno Schröder, le directeur technologique de Microsoft BeLux. Il aborde avec nous les questions liées au Cloud et à la confidentialité des données, l'Open Data comme nouveau modèle de diffusion du savoir, la question de la fracture numérique, toujours bien présente en 2012 et la problématique de l'Internet des Objets.

 

- En quelques décennies seulement, nous sommes passés d’une informatique liée au monde académique et aux multinationales à la micro-informatique grand public. Avec le Cloud, qui est présenté actuellement comme le nouveau paradigme de l’informatique, il y a un passage de données stockées au niveau local à l’externalisation et au partage des contenus. Quels sont les dangers de confier ses données personnelles ou professionnelles à une entreprise privée dont on ignore souvent les règles de fonctionnement ? Comment dans ce contexte garantir le respect de la vie privée ?

bruno-schroder-portraitIl y a bien sûr une question de confiance qui se pose mais elle n’est pas propre au monde de l’informatique. Elle se pose de manière similaire dans bien des domaines, de la banque au secteur de la construction. Toutes les entreprises de construction ne proposent pas les mêmes standards de qualité. Et bien, c’est la même chose pour le Cloud. Il est toujours nécessaire de vérifier la réputation de l’entreprise et de bien lire les termes contractuels.

Ce qui est problématique aujourd’hui, c’est l’ignorance du consommateur par rapport à ses droits basiques. L’intégration sociale de la technologie prend de cinq à dix ans avant que le corps social ne se l’approprie. Nous sommes encore dans ce processus.  

Par ailleurs, il n’y a pas un grand effort de simplification ou de transparence qui est fait de la part des acteurs informatiques. Il faut comprendre que les aspects légaux sont très complexes. Les fournisseurs sont globaux et opèrent sur des marchés multiples, qui disposent de règles différentes, voire contradictoires. Aujourd’hui, il n’existe pas de normes globales sur les conditions d’usage. Le contexte juridique n’est pas clair et il n’y a pas non plus de tierce-partie capable d’expliquer le contexte légal aux consommateurs car la plupart du temps, cette matière est trop nouvelle et les experts ou le monde académique ne sont pas prêts. Il n’existe donc pas encore de « Test-achat » numérique.

Lors d’un sondage datant de 2007 et portant sur la question de savoir qui seraient les interlocuteurs de confiance pour les matières informatiques, les personnes interrogées répondaient de manière assez étonnante leur ville ou leur commune, alors que ces niveaux de pouvoir n’ont jamais pris ce rôle en main et ne possèdent nullement l’expertise requise.  

- L’Open Data est une autre tendance porteuse ces dernières années. Comment Microsoft se positionne-t-il par rapport à ce phénomène ?

Nous avons très rapidement soutenu le mouvement Open Data, peut-être même un peu trop tôt, car cela ne suscitait pas beaucoup d’intérêt au début. Microsoft vit de l’écosystème des sociétés et des développeurs qui utilisent ses plateformes pour créer des produits et services grâces aux données disponibles. Du point de vue de Microsoft, il est donc intéressant que ces données soient exploitables car c’est un gisement de nouvelles applications. Nous avons développé un partenariat très fort avec les sociétés IT, il est nécessaire qu’elles aient des débouchés et de nouvelles pistes de développement, car cela a un impact a posteriori sur le marché des ordinateurs, des licences de logiciels, des machines que nous pouvons vendre.

Ce qui est fondamental, ce sont les données et non plus les applications. Au début, le secteur se concentrait sur les applications et ensuite sur les devices proposant une intégration de services (par exemple l’iPod avec iTunes) mais à termes ce seront les données qui seront la clé de voûte de l’édifice. Les données doivent donc être structurées de manière à pouvoir être réutilisables.

- Comment percevez-vous l’évolution de la problématique de la fracture numérique ? Elle n’est pas seulement visible d’un point de vue générationnel mais elle l’est aussi d’un point de vue social ou entre cultures différentes, avec des usages très variés. Je pense au développement de l’internet mobile en Afrique par exemple.

Ce qui importe, c’est la connaissance des codes. Historiquement, dans certaines sociétés antiques, il y avait la langue du peuple et la langue des élites. Aujourd’hui, nous confions la clé de fonctionnement de notre monde et toutes les données qui régulent nos vies quotidiennes à des programmeurs. Ce serait donc une œuvre de salubrité publique que de prodiguer un apprentissage de la langue de programmation au plus grand nombre.

En Belgique, Microsoft finance des organisations comme le COF à Liège pour favoriser l’alphabétisation numérique. Il y a aussi d’autres activités de citoyenneté ciblant les jeunes. Si la capacité d’accès est aujourd’hui la même pour tous, l’utilisation de manière égale ne l’est pas du tout. Il faut remédier à cela avant d’assister à des catastrophes, notamment en termes de cyber sécurité.

- Avec l’avènement de l’Internet des Objets, se dirige-t-on vers une évolution de l’informatique présente sous forme d’intelligence ambiante ? Quelles seraient les conséquences de cette mutation ? Sera-t-on toujours capables de gérer le flux d’informations lorsque tous les objets connectés se mettront à générer un nombre incalculable de données ?

Du point de vue de la capacité de connexion, il n’y a pas de problème, notamment avec l’IPv6, protocole qui permet de connecter un nombre gigantesque de périphériques.

En termes de puissance de calcul, la loi de Moore est encore valable et laisse penser qu’à un horizon de dix ans, les capacités actuelles seront multipliées par mille, sans compter l’apparition prochaine des transistors quantiques.

Par contre, une question reste non débattue, en ce qu’elle touche à l’un des traits fondamentaux de l’humanité : l’obsession de l’oubli et la perpétuation de la connaissance. Aujourd’hui, pour la première fois dans l’histoire, nous sommes confrontés à un trop plein de connaissances. Il est donc nécessaire de choisir d’oublier et d’effacer certaines choses.

La rétention des données constitue un vrai enjeu dans de nombreux secteurs. Par exemple, pour la police, il est fondamental d’assurer la conservation des preuves en vue de résoudre des enquêtes. Il est donc inconcevable d’effacer les traces. Mais ceci a un coût que la société n’est pas prête à assumer et cela pose aussi des questions en termes de respect de la vie privée.

Un chercheur d’IBM a pris la peine de mesurer la totalité des données produites depuis l’aube de l’humanité jusqu’en 2003, avant le grand basculement au tout numérique. En 2013, on produit l’équivalent de la somme de cette masse de données toutes les 10 minutes…

La question qui se pose dès lors est : doit-on garder l’entièreté de ces données ? La capacité de traitement et de stockage est disponible mais comment structurer toute cette connaissance ? Par le passé, on recopiait le savoir à la main. Puis on a inventé l’imprimerie et l’organisation de la connaissance par catalogues est apparue. Le système actuel fonctionne encore avec un concept proche de celui de l’encyclopédie, comme lieu de synthèse de la connaissance. Mais nous n’avons pas encore trouvé la structure propre à l’organisation des données numériques.

Le développement des technologies numériques et la mondialisation ne nous ont-ils pas forcés à nous extirper, parfois de façon brutale, de notre vision occidentale ethnocentrée  ? Quelles conséquences entraînent selon vous cet élargissement de l’angle de vision et cette diversité de points de vue ? A-t-on besoin de nouvelles normes internationales ?

L’humanité compte près de sept milliards d’êtres humains. Une grande partie de la population mondiale se situe en Asie. Je prends souvent l’exemple du paysan bouddhiste analphabète, qui représente l’archétype d’une grande partie de la population actuelle. Quel est le système qui va être efficace pour cette personne, qui n’a pas une conception du monde hiérarchique, ni n’utilise une grammaire formelle au sens où nous l’entendons. Quel est le système de stockage de l’information qui pourra lui parler intuitivement ? Nous n’avons pas encore trouvé la réponse à ces questions. Cela demandera de sortir de notre propre modèle et de notre conception occidentale du monde. Aujourd’hui les élites indiennes ou chinoises possèdent la double culture, ils comprennent nos valeurs, contrairement à nous qui ignorons tout de leurs cultures. C’est pourquoi l’enjeu multiculturel est absolument fondamental si nous voulons rester compétitifs.

En Belgique, nous produisons mille cinq cent informaticiens par an contre six millions pour les universités chinoises. Ces gens auront une formidable capacité de produire les applications de demain et d’inonder le marché.

Il va falloir un sursaut collectif d’ampleur de notre part pour pouvoir encore compter dans le monde de demain. À leur échelle, les Microsoft Innovation Centers trouvent leur raison d’être dans le soutien aux projets d’avenir.